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Relations parent-enseignant… un rapport professionnel avant tout

Le travail auprès des enfants, dans quelque domaine que ce soit, est fait de particularités, voire de subtilités relationnelles, qui échappent à beaucoup d’autres métiers ou professions. Ainsi, que nos visées soient pédagogiques ou thérapeutiques, il nous faut généralement parvenir à nous mettre un peu dans la peau du parent pour pouvoir déployer pleinement notre action professionnelle en présence des élèves dont nous avons la charge. Parmi les obligations qui nous incombent, qu’on soit thérapeute ou enseignant, il y a cette nécessité de créer des alliances et d’établir des réseaux de communication efficients avec les parents qui nous confient leurs enfants. Dès lors, nous sommes imputables des responsabilités inhérentes à notre action professionnelle à l’égard de leurs enfants, d’où l’importance d’une saine collaboration parents/enseignant.

Dans un esprit de collaboration, nous cherchons souvent à interpeller les parents par le biais de contacts et d’échanges répétés qui ont nécessairement des impacts sur le plan interpersonnel. Bien que notre action repose avant tout sur des assises purement professionnelles, le degré de familiarité qui peut résulter de ces échanges déborde parfois de notre cadre de travail et peut court-circuiter notre action au quotidien. C’est souvent autour des craintes et de l’inconfort que nous éprouvons en interpellant un parent au sujet des difficultés de son enfant que nous réalisons à quel point il est difficile de bien se positionner dans ce lien de collaboration. C’est d’ailleurs autour du concept de « juste distance » qu’il nous paraît intéressant de réfléchir puisque notre façon de percevoir la collaboration avec les parents détermine souvent le type de lien que nous établirons avec eux.

Depuis quelques années, le mouvement de réintroduction du vouvoiement en milieu scolaire alimente la controverse et met en lumière le type de rapport que chaque enseignant souhaite mettre de l’avant avec ses élèves. Un peu en amont de ce débat, on peut se demander si le tutoiement enseignant-parent ne constitue pas l’un des premiers pièges dans lequel les rapports à construire autour de l’éducation et de la scolarisation de l’enfant peuvent s’enliser. En effet, nous sommes d’avis que le fait d’établir avec le parent une relation dans laquelle une trop grande familiarité se développe constitue un facteur de risque pour la réussite de ce travail de collaboration qui doit se faire entre les parents et les enseignants.

Ainsi, pour de nombreux parents, le début de l’année scolaire est un incitatif à se manifester auprès des intervenants qui travailleront auprès de leur enfant. C’est souvent dans un climat de camaraderie et d’échanges cordiaux qu’ils prennent contact et manifestent leur désir de collaborer. Leur empressement à créer des liens traduit généralement leur investissement du milieu scolaire et sous-tend parfois un désir très légitime de bénéficier de contacts plus privilégiés avec les intervenants. Pour asseoir efficacement des formes de collaboration, il peut aussi être tentant pour l’enseignant de s’arrimer à eux très rapidement et de souscrire au climat de familiarité qu’induit le tutoiement. Or, sans le vouloir, cet empressement à créer des canaux de communication avec les parents provoque parfois un climat de confusion et amène ces derniers à percevoir un nivellement des rôles dans les liens qui les unissent à nous. Les parents ayant souvent des attentes et des exigences qui leur sont propres, leurs demandes peuvent parfois devenir exponentielles et présenter un caractère abusif pour les intervenants scolaires qui se sentent à la fois liés et redevables à l’endroit de ces derniers.

Lorsque des parents sont confrontés à la présence de difficultés très importantes chez leur enfant, ils ont souvent un réflexe très naturel de projeter la responsabilité de son dysfonctionnement sur l’extérieur, et parfois sur les membres de l’équipe scolaire. À titre d’intervenants en santé mentale, nous sommes régulièrement témoins de verbalisations de parents qui accusent avec véhémence l’équipe scolaire de ne pas les avoir informés suffisamment tôt de la nature ou de l’ampleur des difficultés de leur enfant. Plus encore, ils se sentent souvent trahis et vont mettre en contradiction la cordialité des rapports de l’enseignant ou de l’équipe-école avec la sévérité de la problématique à laquelle ils font face subitement.

Ils vont fréquemment personnaliser le conflit et nous parler de l’enseignant fautif comme si ce dernier avait outrageusement bafoué un lien d’amitié ou manqué de loyauté. Si le tutoiement n’explique pas à lui seul la réaction négative des parents en pareille circonstance, il apparaît clair que des rapports qui tendent vers une plus grande familiarité suscitent des attentes qui interpellent davantage les qualités humaines de l’intervenant que ses compétences professionnelles. Or, lorsque les membres de l’équipe scolaire transmettent des informations qui sont susceptibles de percuter ou d’inquiéter un parent, le type de lien qui a été mis en place devrait permettre de transmettre librement des observations ou des recommandations aux parents de l’enfant sans craindre que celui-ci se sente trahi par l’enseignant. Souvent, la situation peut se complexifier et le parent se montre alors réticent à l’idée d’entendre d’un intervenant, qu’il perçoit comme son égal, des propos qui mettent l’emphase sur les difficultés scolaires ou sur les comportements problématiques de son enfant.

Comme thérapeutes d’enfants, nous sommes souvent happés par des parents qui, en proie à une certaine forme de désespoir, réclament un soutien inconditionnel de notre part et cherchent à nous convaincre de la mauvaise foi du milieu scolaire. Le sentiment de détresse des parents est souvent très grand, ce qui nous amène tout naturellement à les soutenir en objectivant des situations ou en les aiguillant sur des voies de solution. Toutefois, le seul fait de nous éloigner de façon trop marquée de la neutralité bienveillante requise pour travailler avec des enfants en difficulté suffit à créer l’impression que nous cherchons à faire alliance avec eux contre le milieu scolaire. Si nous ne rectifions pas le tir rapidement, nous alimentons aussi sans le vouloir l’illusion d’un rapprochement avec les parents, ce qui biaise notre action et crée chez ces derniers des attentes auxquelles nous ne pourrons pas répondre.

Toujours dans cette perspective de trouver la bonne distance relationnelle, nous faisons face souvent aux dynamiques personnelles de parents pour qui la prise de contact et les liens de collaboration passent par un partage très spontané de certains aspects de leur vie privée. Si l’intention de départ est souvent naïve et sans arrière-pensée, il est souvent difficile d’y prêter oreille sans mettre en péril la latitude dont nous avons besoin pour exercer pleinement nos compétences professionnelles. La difficulté est d’autant plus grande que nous sommes souvent appelés à côtoyer des parents avec qui nous pouvons éprouver certaines affinités ou avec lesquels il serait possible d’échanger autour d’expériences communes. Si de brèves incursions dans la vie privée constituent souvent un passage obligé pour créer des assises aux réseaux de communication parents-intervenants, il peut être périlleux d’alimenter ce type d’échanges. En effet, la grande accessibilité ou les qualités humaines de l’enseignant peuvent devenir pour le parent une mesure des compétences professionnelles de celui-ci, compétences rapidement remises en question dès que la situation de l’enfant s’avère problématique.

Il va de soi qu’une grande partie du travail de l’enseignant tire sa valeur de ses façons d’être en lien avec les enfants et leurs parents. Si la découverte de l’autre se fait essentiellement à travers les échanges et les petits contacts du quotidien, il apparaît prudent de se donner un cadre à l’intérieur duquel l’apport de chacun reste pertinent et de nature à soutenir le fonctionnement scolaire et psychosocial de l’enfant. Pour éviter que la nature du lien se transforme à notre insu, nous pensons que les préoccupations pédagogiques qui guident le travail quotidien de l’enseignant doivent toujours demeurer au cœur des échanges avec les parents. L’enseignant évitera ainsi l’inconfort de devoir signaler aux parents le fonctionnement problématique de leur enfant alors que des liens plus familiers, voire parfois amicaux, se sont développés entre eux. Une opinion professionnelle peut ainsi apparaître incongrue ou agresser le parent si elle semble subitement opposée au ton qui prévalait tout au long du lien de collaboration.

Il n’est pas toujours facile pour l’enseignant de bien délimiter son champ d’action sur le plan professionnel puisque les finalités poursuivies impliquent obligatoirement des aspects de coopération avec les parents; ce qui peut facilement donner lieu à des comportements d’intrusion de la part de ces derniers. La difficulté est d’autant plus grande que chaque intervenant scolaire doit, à chaque année, s’adapter à un grand nombre d’enfants et de parents dont les traits de personnalité et les caractéristiques sont très diversifiés. Comme intervenant œuvrant auprès des enfants, on présume que les relations avec les parents des enfants dont nous avons la charge seront conviviales et harmonieuses; toutefois, force est de constater que cela est loin d’être toujours le cas. Mieux vaut prévoir à l’avance un espace relationnel non contraignant pour faire face aux écueils qui sont inhérents à toute relation humaine. Vouloir aménager cet espace une fois la familiarité installée, c’est briser ou transformer un lien qui existe déjà… avec tout ce que cela implique comme émotions et résistances. Il est toutefois assez fréquent de constater en fin d’année scolaire toute la reconnaissance que vivent les parents à l’égard d’un enseignant qui a su aider leur enfant malgré ses difficultés, reconnaissance qui se traduit alors par une grande complicité et la satisfaction du travail accompli! Finalement, la collaboration idéale est un objectif vers lequel tendre et, en ce sens, elle est toujours en devenir. Elle requiert un travail d’équipe où chacun joue son rôle et respecte celui de l’autre.

Michel Marsolais

Psychoéducateur

CHU Sainte-Justine

28 octobre 2009 par Michel Marsolais | Catégorie: Domaines généraux de formation | Pas de commentaires

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