Lucien-Guilbault : une école qui fait la différence
Pour débuter cette nouvelle année scolaire, quoi de mieux que de présenter une école où vivre la différence prend tout son sens. Je vous présenterai le point de vue de trois éducateurs chevronnés qui y travaillent quotidiennement. Il s’agit du Centre pédagogique Lucien-Guilbault fondé il y a plus de 60 ans et situé sur la rue Tolhurst dans le quartier Ahuntsic de Montréal depuis 35 ans.

Les premiers pas
À l’origine de cette école, il y a eu un homme : l’abbé Lucien Guilbault, père séculier, qui au départ aidait personnellement quelques élèves en les accueillant dans sa résidence. Aujourd’hui, il serait tout à fait impensable qu’un homme laïc en fasse autant. Lorsque les élèves se firent plus nombreux, il a déniché des enseignants tout aussi passionnés que lui et ensemble ils ouvrirent une école différente dans un sous-sol d’église. Puis, en 1947, le père Guilbault fonda son école et obtint qu’elle soit reconnue d’intérêt public.
Cet abbé était un homme énergique, chaleureux, créatif et peut-être même surdoué. Vers l’âge de soixante-dix ans il acheta des ordinateurs et apprit à les programmer. Il croyait fermement qu’il y avait trois besoins essentiels à combler chez un enfant : l’intellect, le physique et le spirituel.
Soixante ans plus tard, les éducateurs qui œuvrent dans cette école sont toujours soucieux de poursuivre la mission de ce fondateur. Lorsque je les ai rencontrés par un après-midi ensoleillé du mois de mai, j’ai pu constater combien la philosophie du père Guilbault continuait de les inspirer. Note : Dans ce texte, j’utiliserai le terme éducateur pour référer autant à l’enseignant titulaire, à l’orthopédagogue, à l’orthophoniste, à l’ergothérapeute, etc.
L’école en bref
Cette école accueille 140 enfants de 6 à 12 ans. Ceux-ci proviennent de plusieurs villes car ils sont généralement référés à cette école en « bout de ligne », c’est-à-dire une fois que les services offerts dans leur école ou leur commission scolaire respectives n’arrivent plus à les soutenir suffisamment. Généralement, ils ont un potentiel se situant dans la moyenne ou la basse moyenne.
La majorité présente des troubles associés tels que déficience de l’attention, hyperactivité, dyslexie, dysorthographie, syndrome autiste, troubles anxieux, dysfonctions verbales, etc. Depuis septembre 2008, cet établissement reçoit des élèves avec une déficience motrice légère ou organique (ce qui correspond au code 33 selon la loi).
Il y a 10 groupes de 13 ou 14 élèves qui sont classés par les éducateurs. Comme chaque élève possède un plan d’intervention, on le classe dans un groupe dans lequel il sera possible de le faire progresser (Par exemple, des garçons avec des troubles dyslexiques, ce qui permettra des interventions différenciées.).
Mon enfant est transformé
Les trois enseignants l’ont presque énoncé en chœur : leur priorité c’est l’estime de soi de ces enfants. Lorsqu’ils ouvrent la porte de leur nouvelle école, ces élèves ont habituellement une estime d’eux-mêmes pour le moins anémique. Ils ont essuyé tellement d’échecs qu’ils ne croient plus en leur potentiel. Ils ont également des retards importants en lecture et en écriture. Il y a même des enfants de 9 ou 10 ans qui ne savent pas lire à leur arrivée à Lucien-Guilbault. Cela semble difficile à croire mais c’est pourtant le cas. Plusieurs d’entre eux manifestent des troubles anxieux et une panoplie de symptômes psychosomatiques (maux de tête, de ventre, etc.). Au fur et à mesure qu’ils fréquentent ce nouveau milieu de vie, leur attitude change. Les parents le remarquent et affirment régulièrement que leur enfant est transformé.
Il y a certainement un lien avec le climat d’acceptation de la différence que chaque enseignant place au sommet de ses préoccupations.
Un encadrement constant
Tous les éducateurs de cette école s’investissent et travaillent en équipe. La concertation est quotidienne. Ils se parlent des élèves matin, midi et soir. Chaque élève possède un plan d’intervention qui est révisé trois fois dans l’année. Tous les intervenants se consultent afin de cibler des objectifs et des moyens pour le faire progresser. Tout ce qui est mis en place en classe ou à l’extérieur de la classe, a d’abord été discuté en équipe. Tous les intervenants, même les professeurs d’art, de musique, d’éducation physique, cherchent à mettre en valeur les talents de chacun. Chacun des élèves est reconnu et traité comme l’élève de tous les éducateurs.
Toutefois et même si l’école respecte le régime pédagogique du MELS, le rythme est généralement moins rapide. Les éducateurs utilisent des manuels approuvés mais n’hésitent aucunement à se servir de méthodes « maison ». Ces initiatives singulières sont encouragées toujours dans le but d’aider ces élèves.
On se trouve ici au cœur d’une pédagogie différenciée. Par exemple, certains enseignants peuvent donner cinq versions différentes d’une même dictée ou des devoirs variés sur un même contenu. Certains intervenants du milieu (orthophoniste, orthopédagogue, ergothérapeute, etc.) considèrent à cet égard leurs collègues enseignants comme de véritables magiciens. Force est d’admettre qu’il s’agit souvent d’un tour de force.
Difficultés à l’horizon
Au cours de mon entretien, j’ai demandé à chacun des éducateurs avec qui j’échangeais de partager leur avis sur la réalité qu’il considérait la plus difficile à vivre. Voici ce qu’ils ont répondu.
Pour la direction de l’école : refuser des enfants faute de place.
Pour une orthophoniste : établir une communication fréquente avec les parents. Plusieurs d’entre eux n’habitent pas le quartier et ne disposent pas toujours d’un horaire flexible pour venir la rencontrer.
Pour un enseignant du 3e cycle : les laisser partir pour le secondaire avec la crainte qu’ils n’obtiennent pas tous les services nécessaires à leur progression.
Pour une orthopédagogue : recevoir des enfants intelligents qui ne savent ni lire ou écrire et se demander : pourquoi avoir attendu si longtemps avant de leur venir en aide? Pourquoi tolérer une souffrance aussi grande?
Les trucs de Lucien-Guilbault
- Beaucoup de concertation entre les éducateurs
- Des renforcements positifs fréquents dans la journée, la semaine ou le mois pour encourager les efforts et les réussites
- Un désir partagé : faire briller les yeux des enfants
- Une pédagogie différenciée sur mesure
Une équipe hors pair
Cet après-midi là, avant de quitter Lucien-Guilbault, j’ai croisé la directrice générale de l’établissement. Elle me disait que son équipe d’éducateurs était constituée de professionnels passionnés et équilibrés qui avaient fait le choix de travailler dans cette école. Pour elle, chacun des membres de son personnel était là pour les bonnes raisons. En y repensant, je me suis dit : c’est certainement la clé de son succès et assurément celle qui fait la différence.
Louise Groleau
Enseignante au 2e cycle et
étudiante au programme court
de 2e cycle en orthodidactique
des maths à l’UQAM
Pensionnat des Sacrés-Cœurs
louisegroleau@gmail.com

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