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Enseignante ou enseignant au primaire  : une identité professionnelle en devenir

Au Québec, la dernière réforme des programmes d’études, qui s’est inscrite dans la foulée des États généraux sur l’éducation qui ont eu lieu en 1996, a fait couler beaucoup d’encre. Encore aujourd’hui, les milieux enseignants et intellectuels sont périodiquement agités par des dissensions au sujet du bien-fondé de cette réforme. Il n’en demeure pas moins que celle-ci est bel et bien en cours et que les enseignants ont l’obligation de planifier leur enseignement dans le respect des orientations et des intentions éducatives telles qu’elles sont définies dans ce document officiel qu’est le Programme de formation de l’école québécoise.  Dans les médias, on a ergoté jusqu’à plus soif sur la valeur positive ou néfaste des théories constructivistes et socioconstructivistes qui ont en partie influencé la conception de l’apprentissage que l’on retrouve dans le Programme de formation. Cela a certes donné lieu à des débats enflammés où les différentes chapelles universitaires ont pu s’en donner à cœur joie. Mais, ce faisant, on semble avoir oublié l’essentiel : prendre le temps de lire, à tête reposée, le nouveau programme d’études pour pouvoir en juger en connaissance de cause.  C’est à cette salutaire activité qu’a voulu nous convier Paul Inchauspé en écrivant un ouvrage intitulé Pour l’école, ouvrage qui porte le sous-titre suivant : Lettres à un enseignant sur la réforme des programmes (Éditions Liber, Montréal, 2007). Rappelons que Paul Inchauspé, qui a fait carrière dans le secteur de l’éducation comme professeur, chercheur et administrateur, a été président du Groupe de travail sur la réforme du curriculum. À ce titre, il s’est retrouvé aux premières loges de cette vaste réflexion collective qui allait aboutir à la rédaction du nouveau Programme de formation de l’école québécoise. Nous avons donc ici affaire à un témoin de première classe.  Ainsi, sous la forme de huit lettres amicales et chaleureuses, Inchauspé nous accompagne dans notre lecture du Programme de formation en nous éclairant, fort judicieusement, sur les tenants et aboutissants de la démarche réflexive qui le sous-tend. Cette lecture ne laissera personne indifférent. Dès l’avant-propos, on se rend compte de la grande ambition qui anime son auteur. Inchauspé souhaite mettre fin à une certaine dévalorisation intellectuelle de la profession enseignante.  En lisant les lettres d’Inchauspé, je n’ai pu m’empêcher de me rappeler les sentiments que j’avais ressentis, il y a quelques années, à la lecture des Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke. Sans vouloir établir une comparaison inappropriée entre un grand classique de la littérature mondiale et une œuvre de nature plus circonstancielle, il faut bien admettre que ces deux recueils de lettres ont en commun une qualité de ton dans le registre de la confidence qui est de nature à nous réconcilier avec l’idée que l’âme humaine est plus qu’une chimère sans intérêt. Faut-il rappeler ici qu’il est, à proprement parler, impossible d’entreprendre d’éduquer qui que ce soit sans faire preuve d’une certaine foi à l’égard de la perfectibilité humaine? Ne s’agit-il pas là d’une réalité intangible?
Inchauspé affirme que, tout au long de son travail de clarification et de définition des grandes orientations devant présider à l’élaboration de cette réforme, il a été habité par cette préoccupation constante de faire en sorte « que le nouveau programme d’études permette à l’enseignant qui doit l’appliquer d’exprimer dans son travail, plus que ne le permettait l’ancien, les raisons profondes qui fondent le choix de ce métier. Car on fait ce métier parce qu’on veut être un passeur culturel et un éveilleur d’esprit. Quand ces raisons profondes ne sont pas présentes ou qu’elles ne peuvent s’exprimer dans ce qu’on nous demande de faire, il a peu de sens. Et l’on y perd son âme. »

Passeur culturel et éveilleur d’esprit : l’essentiel, me semble-t-il, est là. Il ne reste plus qu’à en développer toutes les conséquences et les implications possibles. C’est évidemment tout un programme qui se présente à nous, un vaste chantier qui ouvre grandes les portes d’une reformulation en profondeur de notre identité professionnelle. C’est à la fois enthousiasmant et quelque peu angoissant. La hauteur des exigences qu’on y entrevoit suscite un sentiment d’insécurité, une certaine inquiétude. Mais enfin, tout cela n’est-il pas inhérent à la nature même de cette tâche professionnelle qui est la nôtre? Je le crois.

Toutefois, ce serait commettre une grave méprise de penser que la bataille est presque gagnée et qu’il ne suffit plus aux enseignants que d’attendre que se concrétise une reconnaissance professionnelle à laquelle ils seraient en droit de prétendre. Car la réalité ne coïncide pas avec une telle perception des choses. C’est que, on l’aura compris, les enseignants ont collectivement à accomplir un effort considérable afin de se hisser à la hauteur des exigences de la tâche entrevue.

En effet, il serait pour le moins illusoire de prétendre être ou devenir passeur culturel et éveilleur d’esprit sans se soumettre soi-même à une discipline intellectuelle et culturelle qui dépasse le commun des mortels. Je n’ignore pas que de tels propos peuvent choquer ou porter à discussion dans certains milieux. Cependant, sans un profond examen de conscience de la part de la collectivité enseignante, l’avenir du rehaussement de notre profession ne peut que stagner.

Dans la dernière de ses lettres, Inchauspé a raison de prétendre que dans la mesure où les enseignants québécois accepteront de relever les défis propres à un véritable exercice professionnel de leur métier – ne pas être de simples applicateurs, faire preuve d’autonomie, de créativité et de responsabilité dans le cadre de leurs fonctions –, ils pourront écrire « une nouvelle page de l’éducation au Québec ». Cette formule, certes, est belle. Mais elle indique assez que notre avenir professionnel est d’abord entre nos mains et qu’il nous faudra mettre l’épaule à la roue si nous voulons avancer dans la bonne direction.

Elle indique aussi que nous devrons trouver les moyens de faire entendre une parole publique qui soit suffisamment forte et claire, une parole qui sache remporter l’adhésion des esprits éclairés à la validité de notre cause. Car quiconque s’intéresse à l’avenir des sociétés humaines ne peut rester indifférent à l’égard des enjeux fondamentaux d’une éducation de qualité accessible à tous ces enfants qui seront les citoyens de demain.

Références

Inchauspé, P. (2007). Pour l’école. Lettres à un enseignant sur la réforme des programmes.
Montréal : Éditions Liber.
Ministère de l’Éducation (2001). Programme de formation de l’école québécoise.
Québec : Gouvernement du Québec.
Rilke, R-M. (1937). Lettres à un jeune poète.
Paris : Éditions Bernard Grasset.

3 août 2009 par | Catégorie: Développement professionnel | Pas de commentaires

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