L’élève en difficulté psychologique, quelle approche?
Les écueils auxquels l’enseignant se voit confronté dans son dialogue avec les parents d’un élève en difficulté psychologique sont multiples mais non insurmontables. Y être sensibilisé permet de manœuvrer avec plus d’aisance afin d’atteindre l’objectif recherché : aider l’enfant à améliorer sa qualité de vie scolaire malgré sa vulnérabilité affective.

École et santé mentale
Une classe est une représentation en miniature de la société. On y retrouve un échantillon des tendances qui modèlent le profil psychosocial du monde dans lequel nous vivons. Ainsi, selon les statistiques communément admises, au moins 10 % de la population présente ou développera un problème de santé mentale. Si l’on transpose ces données, c’est dire que deux à trois élèves par classe sont ou seront susceptibles de vivre une difficulté d’ordre psychologique dans leur vie. Rien d’étonnant alors à ce qu’un enseignant ait à composer plusieurs fois durant sa carrière avec des élèves présentant diverses limites et singularités affectives qui requièrent un soutien particulier.
Avoir un élève en difficulté psychologique dans sa classe : entre préjugés et objectivité
Au-delà du surcroît d’énergie et de patience requis pour composer avec un élève en besoin particulier, des pièges supplémentaires se dressent sur le chemin de l’enseignant qui accompagne ces élèves au quotidien. Malgré toute la bonne volonté de ce dernier, ces pièges peuvent modifier sa perception de l’enfant… et celle de ses parents. En effet, quel adulte en présence d’un enfant en difficulté n’ébauche pas une ou deux hypothèses concernant ce que ses parents auraient dû ou ne devraient pas faire? Surgissent des réflexions sur la structure et les limites que l’élève n’a pas reçues dans son éducation à la maison, le non-respect de l’adulte dans le contexte familial dans lequel il a été « élevé », le manque d’hygiène, d’implication émotive ou de gros bon sens de ses parents. Ces réflexions dès lors enclenchées biaisent la perception que l’on se fait de ces parents et affectent d’emblée les futurs échanges avec eux. Rigueur et effort d’objectivité sont donc les guides les plus précieux pour aborder dans un premier temps les parents d’un élève en difficulté psychologique.
Banalisation ou alliance
Malgré l’évolution des mentalités et les efforts médiatiques visant à vulgariser les problèmes de santé mentale, évoquer la possibilité d’un problème de cet ordre demeure encore largement tabou, et peut-être même davantage lorsqu’il s’agit d’enfants. Il est encore courant d’entendre banaliser les difficultés que les enfants peuvent présenter : « Ça va lui passer en vieillissant. », « C’est normal qu’à son âge il n’ait pas le goût de se concentrer sur ses matières scolaires. », « Il a bien le temps d’apprendre, d’être sage, de devenir plus sérieux. », etc. Cette banalisation est une première barrière à contourner. Il est vrai que le développement de chaque être humain comporte une part d’écueils et de retards considérés comme étant tout à fait normaux. Mais il est aussi vrai que si le problème est pris au sérieux au plus tôt, les conséquences sur la perception que l’enfant a de lui-même et sur sa confiance en lui seront moindres. C’est là autant de temps et d’énergie gagnés pour qu’il puisse retrouver le plus rapidement possible son élan développemental.
Pour contourner cette propension à banaliser les difficultés de l’enfant, il est bénéfique de tenter d’abord de sensibiliser les parents à vos observations et questionnements. Nommer d’emblée le problème, coller tout de go une étiquette diagnostique à l’élève risque fort de heurter ses parents et de les placer sur la défensive. Quelques exemples : « Votre enfant paraît très anxieux en classe, y a-t-il des problèmes à la maison? » ou « Votre fils semble triste et déprimé, que se passe-t-il? » ou encore « Votre fille ne parvient pas à suivre le rythme du groupe, vous a-t-on déjà dit qu’elle pouvait avoir un retard intellectuel? ». Des parents qui se verraient ainsi interpellés chercheront des justifications à ces observations, nieront ces affirmations. Ce sera le début d’une confrontation le plus souvent polie et contenue mais improductive puisque l’enseignant aura tendance à penser de son côté que ces parents sont incapables de reconnaître les difficultés de leur enfant et qu’ils se montrent opposants et fermés à la discussion. Or, ces deniers sont plutôt surpris et déstabilisés par les propos de l’enseignant et ont tout simplement besoin de temps pour réfléchir à ces révélations et pour envisager quant à eux des solutions.
Une approche positive, à petits pas, basée sur des observations et des faits, soulèvera l’intérêt puis la confiance des parents. Une véritable alliance de travail pourra alors s’installer.
Hérédité et santé mentale
Nous connaissons peu la réalité et la complexité de l’arrière-plan familial de cet élève en besoin de soutien particulier. Sans le savoir, relater à un parent les difficultés de son enfant en classe peut éveiller en lui de pénibles réflexions ou lui rappeler une foule de souvenirs. Peut-être a-t-il connu les mêmes difficultés lorsque lui-même, étant enfant, n’a pas reçu le soutien nécessaire, ce qui limite sa capacité et sa confiance à pouvoir aider son rejeton? Peut-être se sait-il atteint d’un problème de santé mentale et, à vous écouter, découvre-t-il pour son plus grand malheur que son fils ou sa fille en souffrira aussi? Peut-être vous entend-il confirmer ce qu’il craint le plus voir se produire pour son enfant? Devra-t-il malgré toute sa pudeur et parfois sa honte à le faire vous confier de quelle maladie mentale il est atteint afin de pouvoir aider son enfant? Certains parents éprouveront méfiance et culpabilité et auront le réflexe de nier ou de se taire pour protéger leur enfant contre l’opinion de l’enseignant en particulier et de l’école en général. Ils craindront – et peut-être à juste titre – que leur enfant soit affublé d’une étiquette qui le suivra tout au long de sa scolarité, qu’il en fera les frais plus souvent que justifié et ce, même s’il progresse et se dégage de ses difficultés psychologiques initiales.
Soulever une hypothèse de difficulté psychologique chez un enfant peut provoquer une onde de choc qui secoue une histoire familiale parfois déjà très lourde, complexe et tout à fait inconnue de l’enseignant. Comme si la fragilité psychologique que vous identifiez chez un élève n’est que la pointe de l’iceberg familial. La réaction des parents à vos propos et l’accueil qu’ils feront à vos recommandations dépendront tout autant du cheminement qu’ils auront accompli en regard de leurs propres difficultés que de la délicatesse et de la manière non accablante dont vous aurez su faire preuve pour les sensibiliser à ce que traverse leur enfant.
Le processus de suridentification
Côtoyer des élèves souffrants psychologiquement mais qui sont tout de même relativement faciles de contact, comme le sont souvent les enfants inhibés, négligés ou anxieux, incite tout naturellement à se rapprocher d’eux. Que ce soit par empathie ou compassion, on a tendance à s’émouvoir du fait que de jeunes enfants traversent de telles difficultés. Ils suscitent le goût de s’occuper d’eux et par un processus que d’aucuns qualifieront de contre-transférentiel, des adultes voudront prendre sur eux une part de leur souffrance. Ils se reconnaîtront en cet enfant, auront l’impression de pouvoir se mettre à sa place pour mieux s’imaginer ses difficultés et, partant de là, se convaincre qu’ils répondront mieux à ses besoins. Ainsi, ils s’identifieront à l’enfant en difficulté, et parfois d’une manière excessive. Il y a alors suridentification à l’enfant. Ce processus involontaire a aussi pour conséquence de rendre plus ardus les échanges avec les parents, puisque généralement, lorsque cette dynamique s’installe, ils sont perçus comme étant à l’origine des problèmes que vit leur enfant. Dans ces circonstances, c’est comme si l’arbre empêchait de voir la forêt. Ce piège nous guette tous parce qu’il est l’exacerbation d’une propension toute naturelle à vouloir aider et tenter de comprendre l’enfant souffrant. Dans le travail que l’on accomplit auprès de ces enfants, il est primordial de garder une distance relationnelle appropriée cliniquement. Ce n’est pas si simple à gérer et il est souvent utile, pour ce faire, de pouvoir compter sur l’intervention clairvoyante de collègues de confiance.
D’autre part, le comportement de certains élèves dérangeants, opposants ou hyperactifs peut entraîner le processus contraire, celui de suridentification aux parents. À subir les frasques comportementales de ces gamins, le piège à redouter est de devenir trop empathique à ce que l’on imagine que peuvent vivre leurs parents. C’est notre objectivité face à l’enfant qui peut être compromise. On perd de vue le fait que la dynamique familiale peut contribuer à maintenir le problème de comportement de l’enfant. Il y a certes des enfants au tempérament moins facile ou plus exigeant que d’autres, mais chez certains, l’opposition ou l’hyperactivité signalent une dynamique familiale dysfonctionnelle. Conserver une distance raisonnable, professionnelle, tout autant avec l’enfant qu’avec ses parents, est indispensable pour maintenir notre crédibilité auprès d’eux et, ce faisant, pouvoir servir de levier pour les aider.
Quand l’alliance s’effrite…
Malgré toute la finesse dont vous ferez preuve, il y aura toujours quelques parents avec qui l’alliance de travail sera plus difficile, imprévisible, voire impossible. Dans toute relation, il y a des variables que l’on ne peut contrôler. Que cela dépende de leur propre fragilité psychologique, de leur refus de collaborer avec toute figure d’autorité, d’une histoire de vécu scolaire à couleur traumatique ou d’un trouble de personnalité, certains parents ne voudront ou ne pourront jamais créer une alliance de travail avec vous. Il reviendra à d’autres professionnels de l’école ou de l’extérieur de tenter de travailler avec eux. Il faut se rappeler qu’il existe de ces barrières que même des cliniciens chevronnés ne peuvent franchir. De tout temps, dans toutes les cultures, il y a des gens, parents et enfants, que l’on ne peut aider. Le savoir rend l’expérience plus tolérable et moins décourageante.
Conclusion
Il n’est pas toujours facile de venir en aide à un élève en difficulté psychologique. Sachez que la qualité d’accueil, d’écoute et de soutien que vous lui témoignez durant toutes ces heures passées dans votre classe, c’est déjà beaucoup. Même si rien n’y paraît.
Il vous faut aussi vous souvenir que la caractéristique majeure des difficultés psychologiques de l’enfance est justement leur mouvance et leur plasticité. Chez l’élève qui vit une difficulté d’ordre psychologique, la totalité de son existence et de son expérience ne se résume pas à la difficulté affective qu’il traverse. D’autres sphères de sa vie fonctionnent bien. Ces difficultés de l’enfance sont heureusement souvent transitoires, autorisant bien des espoirs.
Céline Boisvert, M. Ps
Psychologue clinicienne
CHU Sainte-Justine

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