Quelle évaluation pour les enseignants?
Par Éric Cornellier, enseignant au primaire et membre du conseil d’administration de l’Association québécoise des enseignantes et des enseignants du primaire
La question de l’évaluation des enseignants revient régulièrement dans l’actualité. Dernièrement, François Legault et son nouveau parti politique, la Coalition avenir Québec (CAQ), ont proposé que les enseignants soient tous évalués. Les plus performants seraient récompensés par une augmentation de leur salaire, les autres se verraient obligés de suivre un programme de perfectionnement ou de mise à jour de leurs compétences. Dans certains cas de non-amélioration du rendement, des enseignants pourraient être mis à pied.
Au premier coup d’œil, cette proposition semble relever du simple bon sens et d’une application raisonnée des principes d’une saine gestion du personnel. Mais il n’en est rien et la réalité est plus complexe que cela.
D’un autre côté et précédemment, mais s’inscrivant dans une logique évaluative très semblable à celle de M. Legault, le gouvernement libéral de Jean Charest a, à l’automne 2008, modifié la Loi sur l’instruction publique afin d’obliger les commissions scolaires et les directions d’établissement – par le biais des conventions de gestion et de réussite éducative – à évaluer les enseignants sur la base de la réussite de leurs élèves.
Là encore, il est évident que tout le monde souhaite la réussite du plus grand nombre et qu’on ne peut qu’être d’accord avec le fait de consentir tous les efforts nécessaires à l’amélioration de nos taux de réussite. Mais là où le bât blesse, c’est dans cette manière maladroite de faire les choses, c’est dans cette incompréhension de ce qui est en jeu en matière de réussite et de persévérance scolaire.
Heureusement, un ancien président du Conseil supérieur de l’éducation, Jean-Pierre Proulx, a tenté de remettre les pendules à l’heure dans un article publié dans la page Idées du journal Le Devoir du 14 septembre dernier («Évaluation des enseignants – Pour sortir du cul-de-sac créé par François Legault»).
Dans cet article, Jean-Pierre Proulx rappelle avec beaucoup d’à-propos ce que devrait être une évaluation des enseignants bien comprise. Résumons en quelques phrases son propos.
Premièrement, «l’évaluation est une question professionnelle qui doit être et peut être résolue par et pour les professionnels», c’est-à-dire, ici, par les enseignants. Deuxièmement, il faut affirmer clairement que «c’est une sottise […] d’évaluer les enseignants en fonction des résultats de leurs élèves». Car ce qu’il s’agit d’évaluer, c’est la qualité des actes professionnels posés par les enseignants. Et il est erroné de présupposer un lien de cause à effet entre la qualité de ces actes et les résultats obtenus par les élèves. Nous pouvons tout au plus postuler qu’il existe une certaine corrélation entre la qualité de l’enseignement et les résultats scolaires.
Par exemple, il est évident qu’un enseignant extraordinaire travaillant dans une classe où de nombreux élèves éprouvent des difficultés de toutes sortes obtiendra, de la part de l’ensemble de ses élèves, des résultats inférieurs à ceux d’un enseignant moyen travaillant avec un groupe d’élèves présélectionnés en vertu d’aptitudes scolaires supérieures à la moyenne. Dire cela, c’est tout simplement avoir l’honnêteté de reconnaître que la réussite scolaire est tributaire d’un ensemble de facteurs, parmi lesquels nombreux sont ceux – cognitifs, socio-affectifs et économiques – sur lesquels l’enseignant n’a aucune influence. Bien qu’il faille aussitôt s’empresser de dire que l’influence que l’enseignant peut exercer sur ses élèves par la médiation de son activité professionnelle est loin d’être négligeable. Mais elle ne peut pas régler tous les problèmes.
Cela étant, la question de l’évaluation des enseignants demeure tout à fait pertinente. Mais il devient de plus en plus urgent pour les enseignants de ne pas laisser tout un chacun répondre à cette question à leur place. Les enseignants sont les premiers concernés et ils doivent être les premiers – pas les seuls cependant, leurs partenaires éducatifs ont droit d’avoir voix au chapitre – à participer à l’élaboration d’un modèle d’évaluation capable de mesurer et d’apprécier en toute justice la qualité de leurs actes professionnels.
Et en réfléchissant à cette épineuse question de l’évaluation du travail des enseignants, on ne peut s’empêcher de refaire surgir une autre question qui lui est intimement liée et qui n’a pas encore été résolue d’une manière satisfaisante : celle de la nécessaire professionnalisation de notre métier, celle, pour le dire plus crûment, de la pertinence ou non de se donner un ordre professionnel nous rendant collectivement responsables de l’encadrement et de la validation de la qualité des services éducatifs dans les écoles du Québec.
Cette question, à laquelle nous ne prétendons pas avoir trouvé une réponse définitive, nous l’aborderons plus longuement dans notre éditorial du mois de mars. N’hésitez pas, d’ici là, à nous écrire pour partager vos réactions. Il nous ferait plaisir de publier des textes sur ces deux sujets – l’évaluation des enseignants et la création d’un ordre professionnel – dans la section opinion de notre blogue.
